La transition des athlètes : définir son identité après le sport par Claire Hanna

Il y a deux ans, à pareille date, je me décrivais comme « une athlète ». Il s’agissait de mon identité, de qui j’étais, et c’était au moyen du sport que je rencontrais la plupart de mes amis. J’ai fait partie de l’équipe nationale féminine de volleyball pendant quatre ans. Avant cela, j’ai fait partie de l’équipe de volleyball de l’Université de la Colombie-Britannique avec laquelle j’ai remporté trois championnats nationaux. Plus jeune, j’ai également joué au niveau provincial, dans des clubs et à l’école secondaire, en plus d’avoir joué au volleyball de plage.

Lorsque je faisais partie de l’équipe nationale féminine de volleyball, il s’agissait de mon travail. Je n’avais pas d’autre emploi. Je gagnais ma vie en jouant au volleyball; c’était la principale source de mon bonheur, mais également de ma peine, et c’est ce qui m’a permis de voyager et de découvrir le monde. Lorsque je produisais ma déclaration de revenus, j’avais un brevet d’athlète. En bref, mon quotidien se résumait à manger, dormir et jouer au volleyball. C’était toute ma vie.

Même si le volleyball a été mon gagne-pain pendant quatre ans, ma place dans l’équipe n’a jamais été assurée. Je n’ai jamais eu le premier choix pour le numéro sur mon chandail, et l’entraîneur ne m’a jamais fait venir à son bureau pour obtenir des conseils au sujet de l’équipe. J’ai toujours eu quelques craintes à propos de ma place dans l’équipe, et je me demandais constamment si j’allais en avoir une. Chaque fois que je me rendais au bureau de mon entraîneur après les essais, j’avais toujours un énorme point d’interrogation en tête.

Alors au moment où, en 2013, après ma quatrième année dans l’équipe, mon entraîneur m’a fait venir à son bureau à la fin des essais, je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre.

C’est à ce moment que tout a basculé; j’ai vécu la rencontre que tous les athlètes redoutent. La rencontre pendant laquelle, d’un seul coup, tu perds ton chèque de paie, ta maison, ton téléphone cellulaire et le pire dans tout cela, tes coéquipiers. La rencontre pendant laquelle ton identité est ébranlée. La rencontre pendant laquelle ton entraîneur te dit que tu ne fais plus partie de l’équipe.

Je pense qu’elle a duré huit minutes, mais ces huit minutes ont suffi à mon entraîneur pour me retrancher (la rencontre aurait pu durer trois minutes, mais je me suis défendue pendant le reste du temps).

Évidemment, j’étais anéantie. Toutefois, je ne veux pas m’éterniser sur les pleurs et la tristesse survenus pendant la rencontre.

Quand je suis partie, je me sentais vraiment étrange. On aurait dit que je marchais dans un autre monde. Pourtant, quand je suis sortie de la salle de conférence, c’était le même corridor que celui emprunté des milliers de fois pour me rendre à mes entraînements. Puis, quand je me suis dirigée vers ma voiture, c’était le même stationnement dans lequel je l’avais garée des centaines de fois, et c’était la même route sur laquelle j’avais conduit des centaines de fois, mais je ne me sentais plus à ma place.

Jusqu’à ce jour, quand je rencontrais de nouvelles personnes, je me présentais comme :

– une joueuse de volleyball;

– une athlète;

– une coéquipière;

– une libéro;

– une membre de l’équipe canadienne;

– une athlète de l’équipe nationale.

 

Comprenez-moi bien, j’aurais également pu me présenter comme :

– une sœur;

– une fille;

– une petite-fille;

– une diplômée de l’Université de la Colombie-Britannique;

– une amie, etc.

 

Mais soyons honnêtes, la plupart des gens possèdent ces caractéristiques-là, et les réponses de la première liste sont 100 fois plus attrayantes.

Voici ce à quoi j’ai pensé dès qu’on m’a annoncé que je ne faisais plus partie de l’équipe canadienne :

Que vais-je faire?

Comment vais-je gagner ma vie?

Où vais-je habiter?

Dois-je modifier ma description sur Twitter maintenant?

Que vais-je dire quand je rencontrerai de nouvelles personnes?

Qui suis-je?

Certaines de ces questions semblent banales, mais d’autres sont très sérieuses. Mis à part les pleurs, j’étais vraiment très confuse. Comme le gouvernement nous donnait une allocation de logement, Volleyball Canada s’occupait de notre hébergement et nous trouvait un endroit où habiter. En ne faisant plus partie de l’équipe, je devais déménager, car ma chambre allait être attribuée à quelqu’un d’autre. J’ai dû partir dans un délai raisonnable, soit environ une semaine. À l’époque, j’habitais à Winnipeg et mes parents, à Calgary. J’ai emballé mes affaires et je me suis rendue chez eux; à quel autre endroit aurais-je pu aller?

Lorsque je jouais encore pour l’équipe canadienne, l’une de mes anciennes coéquipières, qui en était à sa première année de carrière après le volleyball, me racontait les difficultés auxquelles elle devait faire face. Elle s’ennuyait vraiment de jouer et d’être constamment entourée de ses coéquipières. De plus, elle ne savait pas comment s’adapter à son nouveau style de vie, d’un point de vue athlétique. Cependant, elle a dit quelque chose qui m’a littéralement renversée.

Elle a dit : « le pire dans tout cela, c’est que je ne serai jamais aussi douée pour quelque chose que je l’étais pour le volleyball ».

Woh!

Alors si je comprends bien, tu abandonnes dès maintenant et tu jettes l’éponge?

J’ai détesté entendre ses paroles. Cela m’a fait sortir de mes gonds; j’étais furieuse. Elle avait 26 ans et était en train de dire que le reste de sa vie ne serait qu’une pente descendante, car elle avait atteint son maximum après un quart de siècle.

Je savais que je n’allais pas adopter ce genre d’attitude, mais j’ai réalisé que c’est probablement de cette manière que plusieurs athlètes se sentent une fois que leur carrière sportive prend fin.

Est-ce dû au fait que la vision de la vie d’un athlète est tellement étroite et que les entraînements et la compétition sont tout ce qui compte? Est-ce dû au fait que les athlètes connaissent surtout le sport qu’ils pratiquent et que, lorsqu’ils arrêtent, ils ne savent pas où mettre leur motivation ni leur concentration?

Quand on m’a annoncé la nouvelle, je n’étais pas certaine d’en avoir fini avec le volleyball. Mon entraîneur me laissait aller, mais de façon détournée. Il m’a dit que je pourrais aller jouer au volleyball de calibre professionnel à l’étranger et que j’aurais peut-être la chance de réintégrer l’équipe l’année suivante. Je ne savais plus sur quel pied danser. Étais-je encore une joueuse de volleyball? Devais-je penser à mon avenir et changer de carrière?

C’était un état d’esprit très difficile, car il y avait un grand nombre d’incertitudes dans divers aspects de ma vie. Peut-être que je ne lisais pas entre les lignes et que mon entraîneur me disait que je ne ferais plus jamais partie de l’équipe. Peut-être qu’il essayait seulement de protéger mon égo. Peu importe quel était le véritable message, je ne savais pas quoi faire.

J’ai donc fait deux plans de vie : le volleyball ou une carrière. Pendant ma rencontre avec mon agent, je lui ai demandé de continuer à chercher des équipes avec lesquelles je pourrais jouer pendant la prochaine année. J’ai continué à m’entraîner et j’ai fait de mon mieux pour conserver ma « condition physique d’athlète ». J’avais commencé à participer à des retransmissions sportives et j’ai envoyé des courriels à certaines personnes travaillant dans les médias pour leur demander conseil. Dans la vie, tout est une question de temps et, pendant la semaine où j’ai été retranchée, Jay et Dan de TSN ont annoncé qu’ils passaient à Fox Sports 1. J’ai donc demandé à Jay si je pouvais le remplacer à la barre de TSN. Il a ri, m’a dit que ce n’était pas aussi simple, puis m’a donné quelques idées pour faire carrière dans ce domaine et, un jour peut-être, obtenir un emploi en tant que commentatrice sportive.

L’année qui a suivi a été incroyablement difficile. Je ne savais plus qui était « Claire ». Une grande partie mon identité était définie par le volleyball, et sans ce sport, je me sentais vraiment perdue. Lorsque j’étais sur le terrain, j’avais ma façon à moi de démontrer ma joie, ma déception et mon côté compétitif. Je travaillais fort pendant les entraînements de volleyball et ceux en salle, puis je démontrais mes aptitudes pendant un match.

De plus, j’étais tout le temps entourée de mes meilleures amies et de mes coéquipières. Nous pouvions nous défouler ensemble après un entraînement difficile et célébrer « ce jeu incroyable au filet, où tu as fait un excellent bloc ». Puis, nous retournions dans nos appartements, épuisées, pour cuisiner, nous mettre de la glace afin de soulager nos muscles et écouter des films. C’était comme un camp de vacances en permanence.

J’ai essayé de comprendre pourquoi les athlètes traversent une période aussi difficile une fois leur carrière terminée, peu importe le dénouement (retraite volontaire ou forcée).

Une grande partie des aptitudes que l’on acquiert et perfectionne en tant qu’athlète s’avèrent très utiles dans le monde du travail. Nous sommes disciplinés, concentrés, travaillants, déterminés et nous savons travailler en équipe. Par conséquent, pourquoi devrions-nous avoir des doutes ou ressentir de l’anxiété à propos de notre vie après le sport?

Pour moi, l’Institut canadien du sport (ICS) de Calgary a été une véritable bénédiction. Même si je m’entraînais à Winnipeg, l’ICS m’offrait toujours d’excellentes ressources quand je rentrais à la maison pour voir ma famille, dont un abonnement à la salle d’entraînement, de la physiothérapie et des conseils; le tout, gratuitement.

Quand on m’a retranchée, j’ai téléphoné à l’institut pour demander de l’aide, même si je ne savais pas ce dont j’avais réellement besoin. Les employés m’ont dit qu’ils pouvaient me mettre en contact avec des conseillers à qui je pourrais me confier.

Le simple fait de parler m’aidait beaucoup. Ils m’ont demandé ce que je désirais faire et si je voulais essayer de réintégrer l’équipe de volleyball. Ils m’ont aidée à voir plus clair, malgré tous les différents sentiments que je ressentais. Cela m’a grandement aidé; c’était exactement ce dont j’avais besoin.

Découvrir qui était la nouvelle « Claire » n’était pas une mince affaire. J’ai eu besoin de temps, d’explorations, de patience et de café. L’une de mes grandes découvertes, c’est que « Claire » change constamment! Je serai une nouvelle personne à chaque étape de ma vie : le mariage, les enfants, la nouvelle carrière, etc.

TOUTEFOIS, je crois que les athlètes ont un peu de travail à faire pour se préparer davantage à leur vie après le sport et découvrir qui ils sont pendant la transition.

  1. Pensez aux autres choses que vous aimez faire, pendant que vous êtes encore un athlète.

Avant que le sport soit toute votre vie, qu’aimiez-vous faire ou qu’envisagiez-vous de faire? Plusieurs personnes ont de la difficulté à déterminer ces éléments, qu’elles soient ou non des athlètes. Nous devons tous déterminer quel genre de carrière nous intéresse. Si vous en avez ne serait-ce que la moindre idée en tant qu’athlète, vous devriez explorer cette voie. Devez-vous retourner à l’école? Devez-vous obtenir un titre ou un diplôme pour faire ce que vous désirez? Découvrez comment vous pouvez concrétiser cette éventuelle carrière et commencez à y penser avant que votre vie d’athlète ne prenne fin.

  1. Parlez à d’autres athlètes à la retraite.

Si d’anciens coéquipiers ont déjà réorienté leur carrière, vous auriez avantage à leur parler. Ils auront affronté des problèmes et vécu des émotions semblables à ce qui vous attend. Parfois, parler à quelqu’un qui comprend ce que l’on vit est la meilleure solution.

  1. Souvenez-vous de l’époque où vous étiez au primaire.

Tout le monde a vécu une première journée d’école. Nous étions terrorisés, nerveux et ne savions pas à quoi nous attendre. Cependant, après quelques jours, tout s’est arrangé. Une fois en sixième année, vous étiez le roi ou la reine de la cour d’école et tout le monde vous admirait, mais cela a pris du temps. Eh bien, sachez que la même situation se produira en changeant de carrière. À vos débuts en tant qu’athlète, vous ne vous êtes pas réveillé un beau matin avec une médaille d’or des Jeux olympiques. Vous avez commencé au bas de l’échelle, vous avez travaillé fort et (avec un peu de chance) vous avez atteint vos objectifs. Lorsque votre carrière d’athlète prend fin, vous êtes probablement l’un des meilleurs de votre discipline, sinon le meilleur. La prochaine étape de votre vie suivra la même évolution. Vous ne commencerez pas sur la plus haute marche du podium; vous devrez gravir les marches une à la fois, aussi décourageant et intimidant que cela puisse paraître. Tout le monde doit commencer quelque part.

  1. Ce sera difficile.

Vous entraîner à cinq ou six heures du matin était pénible et douloureux? Atteindre vos buts dans la vraie vie le sera tout autant. Les banquiers qui gagnent des millions ne sont pas là où ils sont aujourd’hui parce qu’ils ont acheté de beaux habits et se sont rendus chez Goldman Sachs. Ils ont passé un nombre incalculable de nuits blanches, ont travaillé d’arrache-pied et ont passé au travers. Eh bien, sachez que la même chose est vraie pour tout autre emploi. Ne pensez pas tout recevoir sur un plateau d’argent parce que vous êtes un athlète. Bien sûr, toutes les aptitudes que vous avez perfectionnées en tant qu’athlète vous seront très utiles, mais vous devrez quand même travailler très fort pour atteindre vos objectifs. Vous n’aurez aucun passe-droit.

  1. Vous devez être confiant.

Je n’ai jamais fait de boxe, mais je pense que lorsque deux boxeurs entrent dans un ring, ils sont tous deux extrêmement confiants. Ils ne doutent pas de leur capacité, et ils croient dur comme fer qu’ils en sortiront vainqueurs. La vie fonctionne de la même façon. Lorsque vous mettez un pied dans ce ring et que vous devez rivaliser avec d’autres personnes pour obtenir un emploi, vous devez être confiant. Si vous vous êtes préparés, soyez rassurés et entrez dans ce bureau en ayant confiance en vous. Faites comme vous faisiez avant un match, une course ou un événement.

Quand je repense à ma carrière d’athlète, je ne voudrais rien y changer. Je devais être entièrement dévouée envers mon sport pour réussir. Toutefois, je suis très heureuse d’avoir entrepris une carrière en journalisme avant d’en avoir eu fini pour de bon avec le volleyball. J’ai entamé la seconde phase de ma vie avec la même attitude que j’avais à mes débuts au volleyball. J’étais curieuse et avide de succès; j’avais beaucoup à apprendre, mais j’étais prête à faire les sacrifices nécessaires.

Maintenant que j’ai pris la voie du journalisme, je réalise que je suis encore « Claire »; j’ai simplement échangé le ballon contre un microphone, et je suis prête à faire de nouveaux échanges en cours de route.

Claire Hanna
Joueuse canadienne de volleyball
Twitter : @clahanna


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